Séminaire Interdiciplinaire dans le cadre du Réseau Doctoral en Santé Publique, EHESP
Les Inégalités Sociales de Santé - un enjeu essentiel à la santé publique
La santé des individus et des populations est traversée par des enjeux d’inégalités sociales de santé (ISS). Les inégalités sociales de santé désignent les différences systémiques et évitables d’état de santé entre groupes sociaux, souvent liées à des facteurs socio-économiques, de genre, d’origine ethnique, de territoire ou d’accès aux ressources (Fassin et al, 2000).
Ces inégalités sociales de santé ne sont pas seulement le reflet de différences biologiques individuelles, mais bien de mécanismes sociaux, politiques et institutionnels qui structurent les conditions de vie, l’accès aux soins et la possibilité même d’agir sur sa santé (Niewiadomski, Aïach, 2008). Elles concernent aussi la manière dont les savoirs sur la santé sont produits, reconnus et mobilisés (Godrie et al., 2010).
Les savoirs sur la santé - entre légitimité et rapports de pouvoirs
Les savoirs sur la santé regroupent plusieurs formes de connaissances : scientifiques, expérientielles, ou encore traditionnelles. Ces différentes formes de savoirs contribuent toutes, à leur manière, à définir ce qu’est la santé et permettent d’agir sur elle. Historiquement, les savoirs scientifiques, en particulier ceux détenus par le corps médical, ont acquis une position dominante (Freidson, 1970). Cette domination s’exprime par une légitimation institutionnelle, une monopolisation du pouvoir d’agir ainsi qu’une dévalorisation des savoirs profanes qui sont considérés comme subjectifs (Kleinman, 1988). Ces asymétries renforcent les rapports de pouvoir et contribuent à certaines inégalités sociales de santé.
La question de la légitimité du savoir ne se joue pas uniquement dans l’interaction entre professionnel·le de santé et soigné-e/patient·e. Elle s’inscrit dans un système plus vaste impliquant les institutions de santé, les industries de santé et du médicament, les pouvoirs publics, les associations, les groupes communautaires ou encore la société civile. Elle relève donc d’un ensemble d’acteur·rices, d'institutions, qui participent à la hiérarchisation des savoirs.
Pour dépasser la hiérarchisation et la monopolisation des savoirs, il est nécessaire de s’interroger sur les conditions dans lesquelles sont produits ces savoirs et les cadres dans lesquels ils s'inscrivent. Il faut donc s’interroger sur les enjeux épistémologiques, méthodologiques et politiques de l’élaboration et la diffusion des savoirs sur la santé.
C’est dans cette perspective qu'il s'agira de porter attention aux recherches participatives.
La recherche participative : entre production de connaissances et réduction des ISS
La notion de “recherche participative” (RP) recouvre une diversité d’appellations et d’approches (recherche avec, recherche-action, recherche communautaire, etc.) qui partagent un principe commun : associer chercheur·euses et acteur·rices de la société civile dans une démarche de co-construction des savoirs.
Sur le principe, ces recherches donnent une place de co-chercheur·euses aux personnes concernées. L’objectif de ces recherches est de produire des connaissances accessibles, et mobilisables, tout en conservant une rigueur scientifique. Leur but n’est pas seulement descriptif, ou compréhensif mais également émancipatoire : il s’agit de permettre aux populations concernées de mieux comprendre, saisir et transformer leur réalité sociale et sanitaire (Carrel et al., 2025).
Les recherches participatives - un levier pour éclairer et dépasser la hiérarchisation des savoirs et les rapports de pouvoirs qui y sont associés ?
Ainsi, les questions de santé et de prises en soins sont traversées à la fois par des enjeux liés aux inégalités sociales de santé et par des rapports de pouvoir et de domination. Ces rapports ne se limitent pas au corps médical : les pouvoirs publics, institutions de santé, industries pharmaceutiques et associations participent également à la hiérarchisation des savoirs. Les savoirs profanes et expérientiels restent peu valorisés face aux savoirs biomédicaux, considérés plus légitimes. Il est à souligner, en outre, que les enjeux d’inégalités sociales de santé et de domination se recoupent souvent ; le pouvoir exercé par les détenteur·rices des savoirs dits scientifiques participant à la reproduction des inégalités sociales de santé (Basson et al., 2021).
Au coeur des enjeux d’inégalités sociales de santé se trouve donc la question de la détention et de la valorisation des savoirs sur la santé. L’un des facteurs favorables à la santé est, en effet, de connaître les moyens d’être en bonne santé et d’en disposer pour pouvoir agir sur sa propre santé. Les recherches participatives, en tant que démarches incluant les personnes concernées par les enjeux étudiés, semblent pouvoir être un levier pour favoriser le développement et la diffusion de connaissances co-construites et – ce faisant – saisissables et mobilisables par les personnes concernées (Basson et al., 2021).
L’hypothèse au coeur de ce séminaire interdisciplinaire est donc la suivante : les recherches participatives peuvent être un moyen de réduire les inégalités sociales de santé, en favorisant la co-construction des savoirs sur la santé.
Question directrice du séminaire
Les recherches participatives permettent-elles de démocratiser la production des savoirs sur la santé ? Dans quelle mesure ces démarches permettent de réduire les inégalités sociales de santé?
Objectif du séminaire
L’objectif de ce séminaire est de comprendre si et comment la recherche participative peut donner des formes aux savoirs sur la santé contribuant à réduire les inégalités sociales de santé. Il s’agit ainsi :
● De porter attention à la définition des savoirs sur la santé, de comprendre d’où ils viennent, par qui ils sont construits et mobilisés.
● De comprendre si et comment les recherches participatives peuvent être déployées pour produire des formes co-construites de savoirs sur la santé.
● De comprendre si et comment le recours aux recherches participatives et la co-construire des savoirs sur la santé permettent de réduire certaines inégalités sociales de santé.
Basson, J.-C., Haschar-Noé, N., & Honta, M. (2021). Avant-propos. La fabrique des inégalités sociales de santé. Revue française des affaires sociales, (3), 9‑33. https://doi.org/10.3917/rfas.213.0009
Carrel, M., Fiorini, C., Gaudillière, J.-P., & Godrie, B. (2025). Éditorial : Co-produire les savoirs : une urgence scientifique et démocratique. Mouvements, n° 119(1), 7‑14. https://doi.org/10.3917/mouv.119.0007
Fassin, D., Grandjean, H., Kaminski, M., Lang, T., & Leclerc, A. (2000). Introduction. Connaître et comprendre les inégalités sociales de santé. In Les inégalités sociales de santé (p. 13‑24). La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.fassi.2000.01.0013
Freidson, E. (1995). Profession of medicine : A study of the sociology of applied knowledge (Nachdr.). Univ. of Chicago Press.
Godrie, B., Boucher, M., Bissonnette, S., Chaput, P., Flores, J., Dupéré, S., Gélineau, L., Piron, F., & Bandini, A. (2020). Injustices épistémiques et recherche participative : Un agenda de recherche à la croisée de l’université et des communautés. Gateways: International Journal of Community Research and Engagement, 13(1). https://doi.org/10.5130/ijcre.v13i1.7110
Kleinman, A. (1988). The illness narratives : Suffering, healing, and the human condition. The illness narratives: Suffering, healing, and the human condition., xviii, 284‑xviii, 284.
Niewiadomski, C., & Aïach, P. (2008). Lutter contre les inégalités sociales de santé : Politiques publiques et pratiques professionnelles. Presses de l’EHESP. https://doi.org/10.3917/ehesp.niewe.2008.01